Arménie : monastères, alphabet et art de vivre
En Arménie, l'écriture, la pierre et le pain forment un même héritage, reconnu en partie par l'UNESCO. Ce portrait suit l'alphabet de 405, trois monastères médiévaux et la table du quotidien.

L’Arménie tient en trois mots : une écriture, des monastères de pierre et un pain. L’alphabet attribué à Mesrop Machtots en 405 donne à la langue sa forme visuelle, les ensembles monastiques de Haghpat, Sanahin et Geghard portent les marques de l’architecture médiévale, et le lavash, pain très fin cuit dans un four d’argile, rassemble encore les familles autour de la table. Ces trois héritages sont en partie reconnus par l’UNESCO, et ils se prêtent à une même visite : on lit, on regarde, puis on mange.
Un alphabet attribué à Mesrop Machtots
L’Arménie fait partie des rares pays dont on peut citer le créateur de l’écriture. La tradition historique arménienne attribue l’alphabet à Mesrop Machtots (on trouve aussi la translittération Maštocʿ), et situe l’achèvement de cet alphabet en 405. La fiche de l’UNESCO consacrée à l’art de l’écriture arménienne reprend cette date : l’alphabet y est présenté comme créé en 405 par Mesrop Machtots, selon le principe d’une lettre pour un son.
Une nuance est utile pour qui voudrait écrire cette date en toutes lettres dans une carte postale. Des sources spécialisées donnent une fourchette plutôt située entre 404 et 406, et la tradition associe l’achèvement du travail à la ville d’Édesse. Il vaut donc mieux parler de date traditionnelle que de date absolument certaine. La source ancienne la plus citée est la Vie de Machtots, rédigée par son disciple Korioun au Ve siècle, que l’on situe plus précisément entre 443 et 451.
Combien de lettres ?
À l’origine, l’alphabet comptait 36 lettres, soit 7 voyelles et 29 consonnes selon la présentation traditionnelle. Il a été complété ensuite : deux lettres, Օ (ō) et Ֆ (f), ont été ajoutées au XIIe siècle. Le nombre exact de lettres de l’alphabet actuel dépend de la façon dont on compte et de l’orthographe retenue, et c’est pourquoi les chiffres varient d’un ouvrage à l’autre. Une erreur fréquente consiste à dire que l’alphabet comptait dès l’origine le nombre de lettres d’aujourd’hui. L’orthographe classique en compte 39 ; le dossier de candidature déposé auprès de l’UNESCO précise que l’alphabet comptait initialement 36 lettres, auxquelles trois caractères ont été ajoutés ensuite. Retenir « 36 au départ, 39 dans l’orthographe classique » évite les deux contresens.
Autre précaution : Machtots n’a pas « recopié » l’alphabet grec ou syriaque. Il n’a pas non plus simplement copié l’alphabet géorgien. Des influences graphiques sont discutées par les chercheurs, mais l’origine exacte des formes reste incertaine. Le contexte, lui, est mieux connu : celui de la christianisation, de la traduction de la Bible et de l’affirmation d’une culture écrite.
Une écriture qui s’est faite art
L’UNESCO a inscrit en 2019 l’art de l’écriture arménienne et ses expressions culturelles sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. La fiche décrit des lettres ornementales classées par formes (nœuds, oiseaux, animaux, figures humaines, créatures imaginaires) et rappelle que les lettres ont aussi servi de chiffres, de cryptogrammes et de devinettes. On retrouve ce vocabulaire aujourd’hui chez les tisserandes de tapis, les brodeuses (dont notre entretien avec une ethnologue éclaire la transmission), les sculpteurs, les calligraphes ou les bijoutiers. Les écoles, plusieurs centres de jeunesse et l’Église apostolique arménienne en transmettent les savoir-faire, et le concours international de design Granshan en soutient la création depuis 2008. Pour la fiche complète, voir la page de l’UNESCO sur l’art de l’écriture arménienne.
La décision d’inscription du Comité intergouvernemental de l’UNESCO (14.COM 10.b.1) reprend elle aussi la référence à l’alphabet créé en 405 par Mesrop Machtots. Le point notable est qu’il s’agit d’une pratique vivante, et pas seulement d’un souvenir historique : on apprend à tracer, à orner et à lire ces lettres aujourd’hui.
Le Matenadaran, à Erevan, prolonge cet héritage : cet institut de recherche sur les manuscrits anciens porte le nom de Mesrop Machtots, et sa collection a été inscrite en 1997 au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. C’est l’endroit idéal pour comprendre pourquoi, en Arménie, un livre est autant un objet de fierté qu’un support de lecture.
Haghpat et Sanahin, deux monastères du nord
Au nord du pays, dans la province de Lori, près de la ville d’Alaverdi, deux ensembles monastiques se tiennent à peu de distance l’un de l’autre : Haghpat et Sanahin. Leur histoire d’inscription mérite d’être précisée, car on la raconte souvent de travers.

- 1996 : Haghpat est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
- 2000 : le bien est étendu à Sanahin, et devient un bien en série réunissant deux complexes.
- Les principaux bâtiments datent surtout des Xe au XIIIe siècles, sous les Kiourikides puis les Zakarian.
Les fiches du Centre du patrimoine mondial portent les numéros 777 pour Haghpat et Sanahin et 960 pour Geghard : deux numéros, deux biens distincts. Dire que les deux monastères ont été inscrits ensemble en 1996 est donc inexact, tout comme faire de Sanahin une simple dépendance de Haghpat. Ce sont deux sites à part entière, qui illustrent à la fois l’architecture religieuse et l’apprentissage monastique médiéval.
Une architecture entre deux traditions
L’UNESCO souligne le mélange de traditions : l’architecture ecclésiastique byzantine d’un côté, les formes vernaculaires du Caucase de l’autre. Il serait donc faux de présenter ces églises comme purement byzantines, ou comme le produit d’une unique fondation. Les ensembles se sont construits par couches, avec des églises, des chapelles et des bâtiments communs ajoutés au fil des siècles. Sur place, on gagne à observer la manière dont chaque bâtiment s’ajoute aux précédents, plutôt qu’à chercher un plan d’ensemble unique.
Geghard, le monastère creusé dans le roc
Plus au sud, dans la province de Kotayk, le monastère de Geghard s’adosse à une falaise de la haute vallée de l’Azat. Son nom officiel à l’UNESCO est « Monastère de Geghard et la haute vallée de l’Azat », et l’inscription date de 2000. Le site est remarquable par ses églises et chapelles dont plusieurs sont creusées dans la roche, au milieu d’un environnement naturel qui fait partie intégrante de la valeur du bien.
Le nom de Geghard renvoie, selon la tradition, à la lance sacrée. Cette tradition explique l’importance religieuse du lieu, mais elle ne prouve pas que la relique ait réellement été conservée sur place : mieux vaut la raconter comme une tradition que comme un fait établi. De la même façon, une tradition rattache les débuts du monastère au IVe siècle, alors que les bâtiments conservés sont principalement médiévaux, avec un développement majeur au XIIIe siècle.
La lance, le nom et l’histoire
Le nom de Geghard est lié à la lance, et une lance est d’ailleurs conservée à Etchmiadzin, siège de l’Église apostolique arménienne. Présenter cette relique comme la lance de la Passion relève de la tradition, pas d’un fait historique établi. Le plus honnête, pour un visiteur, est de distinguer trois plans : ce que dit la tradition (la lance, les débuts au IVe siècle), ce que montrent les bâtiments (des églises et chapelles médiévales, dont plusieurs creusées dans la roche) et ce que reconnaît l’UNESCO (un bien inscrit en 2000, qui inclut l’environnement de la vallée).
Trois sites, trois ambiances
| Site | Province | UNESCO | Ce qui frappe |
|---|---|---|---|
| Haghpat | Lori | 1996 | Ensemble médiéval du nord, Xe au XIIIe siècles |
| Sanahin | Lori | extension en 2000 | Seconde partie du bien en série, près d’Alaverdi |
| Geghard | Kotayk | 2000 | Églises et chapelles creusées dans la roche |
Le lavash, le pain qui rassemble
Passer des monastères à la table, c’est passer de la pierre à la farine. Le lavash est un pain traditionnel arménien très fin, préparé avec de la farine de blé, de l’eau et du sel. Il a été inscrit en 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sous le titre « Le lavash : préparation, signification et aspect du pain traditionnel en tant qu’expression culturelle en Arménie ». La décision porte la référence 9.COM 10.3, adoptée lors de la neuvième session du Comité intergouvernemental, en 2014. La fiche rattache le pain à la préparation quotidienne des repas comme aux rites et célébrations, notamment les mariages. Autre pays, autre table partagée : le supra géorgien fait de la parole et du verre ce que le lavash fait du pain.
La préparation, geste par geste
La fiche officielle décrit les étapes avec précision :
- une pâte simple de farine de blé et d’eau, façonnée en boules ;
- des abaisses très fines, étirées sur un coussin ovale ;
- la pâte plaquée contre la paroi d’un four d’argile conique ;
- le pain retiré après trente secondes à une minute environ.
Le lavash se roule autour de fromages locaux, d’herbes ou de viandes, et il peut se conserver jusqu’à six mois. Cette conservation explique en partie son rôle dans le quotidien : on cuit en quantité, puis on garde.
Un savoir qui se transmet en groupe
Le point que l’UNESCO met le plus en avant n’est pas la recette mais le collectif. La cuisson est généralement faite par un petit groupe de femmes, ce qui renforce les liens familiaux et communautaires. Les jeunes filles aident d’abord, puis prennent des responsabilités avec l’expérience. Les hommes ont leur part : ils fabriquent les coussins et construisent les fours, et transmettent ces savoir-faire à des apprentis. Lors des mariages, le lavash a même une fonction rituelle, puisqu’il est posé sur les épaules des jeunes mariés pour souhaiter fertilité et prospérité. Pour les détails, voir la fiche de l’UNESCO sur le lavash.

Une précision pour éviter les confusions : l’inscription porte sur une tradition de préparation, de cuisson et de partage du pain, pas sur une recette qui appartiendrait à un seul pays ni sur un monument. Il ne s’agit pas non plus d’un site du patrimoine mondial matériel, et il ne faut pas confondre cette inscription avec celles d’autres éléments arméniens de la Liste représentative, comme le duduk ou les khachkars.
Comment lire les trois héritages ensemble
Mettre côte à côte une écriture, des pierres et un pain peut sembler arbitraire. Pourtant, les fiches de l’UNESCO le suggèrent : dans les trois cas, ce qui est reconnu n’est pas un objet figé, mais une pratique qui continue. L’alphabet est enseigné dans les écoles et les centres de jeunesse, les monastères conservent leur vocation d’apprentissage et de recueillement, et le lavash reste un geste quotidien appris en observant.
La chronologie aide à ne pas tout mélanger. Le début du Ve siècle est celui de l’alphabet, selon la tradition. Du Xe au XIIIe siècle, on construit et on enrichit les ensembles de Haghpat et de Sanahin, et Geghard connaît un développement majeur au XIIIe siècle. Les inscriptions de l’UNESCO, elles, appartiennent à notre époque : 1996 et 2000 pour les monastères, 1997 pour la collection du Matenadaran, 2014 pour le lavash et 2019 pour l’art de l’écriture. Confondre ces deux échelles de temps, c’est le risque principal des guides trop pressés. Les amateurs de boissons prolongeront utilement la lecture avec notre entretien sur les vins du Caucase et de Moldavie, qui replace ces traditions dans une même région viticole.
Quelques repères pour ne pas se tromper
- Une date de fondation traditionnelle n’est pas une date de construction : à Geghard, le IVe siècle relève de la tradition, les bâtiments conservés sont médiévaux.
- Une inscription UNESCO ne veut pas dire exclusivité : celle du lavash reconnaît une pratique culturelle, elle ne tranche aucune controverse.
- Une lettre ancienne n’est pas forcément une lettre d’origine : Օ et Ֆ datent du XIIe siècle.
Ces précautions n’enlèvent rien au charme du voyage. Elles permettent au contraire de regarder un khachkar, une page de manuscrit ou une galette dorée avec la juste distance : celle de quelqu’un qui sait ce qu’il admire, et depuis quand.
Un art de vivre entre écriture, pierre et pain
Ces trois héritages ont un point commun : ils se transmettent. L’alphabet s’apprend à l’école et se retrouve dans les ornements, les monastères restent des lieux de pèlerinage et d’apprentissage, le lavash passe de main en main dans les familles. L’art de vivre arménien tient moins à des objets qu’à des gestes répétés ensemble.
Pour qui prépare un séjour, voici quelques repères simples :
- Prévoir au moins une journée pour le nord, avec Haghpat et Sanahin, et une demi-journée pour Geghard.
- Regarder les inscriptions et les lettres gravées sur les façades : elles racontent la même histoire que l’alphabet.
- Goûter le lavash chaud, plié autour d’un fromage et d’herbes, plutôt qu’en version emballée.
- Se renseigner sur les horaires et les conditions d’accès auprès des sites officiels avant le départ.
Plus largement, la rubrique Europe de l’Est et diaspora réunit les portraits de pays et de traditions que nous consacrons à cette région.
Informations vérifiées le 26 octobre 2026.
Questions fréquentes
Qui a créé l'alphabet arménien et en quelle année ?
La tradition l'attribue à Mesrop Machtots, qui l'aurait créé en 405. Cette date est celle retenue par l'UNESCO dans sa fiche sur l'art de l'écriture arménienne, mais certains spécialistes évoquent plutôt une fourchette autour de 404 à 406. L'alphabet comptait 36 lettres à l'origine, et il a été complété par la suite. Il suit le principe d'une lettre pour un son.
Haghpat, Sanahin et Geghard sont-ils inscrits à l'UNESCO ?
Oui, mais par deux inscriptions distinctes. Haghpat a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 1996, puis le bien a été étendu à Sanahin en 2000. Le monastère de Geghard et la haute vallée de l'Azat ont été inscrits séparément, en 2000. Ce sont des ensembles médiévaux, pas des monuments d'une seule époque.
Où se trouvent ces monastères ?
Haghpat et Sanahin sont situés dans la province de Lori, dans le nord du pays, près de la ville d'Alaverdi. Geghard se trouve dans la province de Kotayk, dans la haute vallée de l'Azat. Les deux premiers forment donc une étape dans le nord, le troisième une étape distincte. Il est utile de se renseigner sur les conditions d'accès avant le départ.
Qu'est-ce que le lavash ?
C'est un pain très fin, préparé avec de la farine de blé, de l'eau et du sel. La pâte est étalée, puis plaquée contre la paroi d'un four d'argile conique, avant d'être retirée au bout d'environ une minute. L'UNESCO l'a inscrit en 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. On le plie volontiers autour de fromages, d'herbes ou de viandes.
Quel rôle le lavash joue-t-il dans les mariages ?
Selon la fiche de l'UNESCO, le lavash a une dimension rituelle lors des noces : il est posé sur les épaules des jeunes mariés pour leur souhaiter fertilité et prospérité. La cuisson est souvent faite par un petit groupe de femmes, ce qui renforce les liens familiaux et communautaires. Les jeunes filles aident, puis prennent peu à peu plus de responsabilités.
Que représente Geghard dans la tradition ?
Le nom de Geghard renvoie à la lance sacrée, selon la tradition. Cela explique l'importance religieuse du lieu, sans constituer une preuve historique de la présence effective de la relique. Les bâtiments conservés sont principalement médiévaux, avec un développement important au XIIIe siècle, et plusieurs espaces sont creusés dans la roche.