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Entretien : la vyshyvanka et les broderies ukrainiennes

La vyshyvanka désigne une chemise ou un vêtement ukrainien orné de broderies, dont les formes et les couleurs varient selon les territoires et les usages. Halyna Vasylenko, ethnologue du patrimoine textile installée à Strasbourg, propose des repères pour l'observer sans réduire cette tradition à quelques symboles.

Entretien

Portrait d'une ethnologue du patrimoine textile dans une salle d'étude à Strasbourg.
Halyna Vasylenko, ethnologue du patrimoine textile installée à Strasbourg.

Propos recueillis par Hélène Marchal, rédactrice de Viavitae. La vyshyvanka est moins un modèle unique qu’un vaste ensemble de chemises et de vêtements brodés, liés à des territoires, à des gestes et à des usages variés. Le Musée national des arts décoratifs d’Ukraine, à Kyiv, conserve à lui seul plus de 80 000 pièces, du XVe siècle au début du XXIe siècle, et les collections d’Opichnia réunissent plus de 500 chemises traditionnelles venues de régions très différentes.

Pour éclairer cette diversité, la rédaction a rencontré Halyna Vasylenko, ethnologue du patrimoine textile installée à Strasbourg. Elle invite à regarder les pièces avec précision, sans transformer chaque couleur ou chaque motif en message immuable. Entretien en neuf questions, suivi de quelques idées reçues et de trois repères à retenir.

Un patrimoine textile avant le vêtement

Hélène Marchal : Quand vous dites que la vyshyvanka est un objet de patrimoine, que faut-il entendre exactement, et jusqu’où va ce patrimoine ?

Halyna Vasylenko : La vyshyvanka, вишиванка en ukrainien, désigne une chemise ou un vêtement orné de broderies. Cette définition paraît simple, mais elle ouvre sur un ensemble beaucoup plus vaste que le seul habit : les textiles brodés voisinent avec le tissage, les ceintures, les gilets, les costumes complets et les serviettes rituelles appelées rushnyky. Les broderies peuvent se placer au col, aux poignets, sur la poitrine ou sur les manches, mais leur présence ne produit pas un objet uniforme : la coupe, la matière, la densité du décor et son emplacement changent selon les traditions locales.

Un patrimoine textile se lit donc à plusieurs échelles. Il y a l’objet conservé, avec ses fils et ses points, mais aussi les manières de le faire, de le porter, de le transmettre et de le documenter. Le Musée national des arts décoratifs d’Ukraine inscrit cette profondeur dans ses 80 000 pièces : la broderie y côtoie le tissage, les tapis, la céramique, la sculpture sur bois et l’art du métal, ce qui situe le textile dans un ensemble plus large d’arts décoratifs.

Hélène Marchal : Peut-on dire que toute vyshyvanka relève d’un patrimoine reconnu par l’UNESCO ?

Halyna Vasylenko : Il faut employer les termes avec soin. La vyshyvanka n’est pas présentée comme une inscription autonome sur les listes de l’UNESCO. En revanche, l’UNESCO mentionne la technique de broderie « white-in-white » de Reshetylivka, dans la région de Poltava, au registre des bonnes pratiques de sauvegarde. Cette formulation vise une technique localisée, et non l’ensemble des chemises brodées ukrainiennes.

Une inscription relative à une pratique précisément délimitée ne transforme pas tous les motifs apparentés en patrimoine inscrit sous le même nom. Les ressources pédagogiques de l’UNESCO évoquent aussi les ornements de broderie houtsoule et la broderie de Klembivka : elles montrent la diversité des traditions, sans confondre documentation et inscription. Dans le guide de la rubrique sur l’Europe de l’Est et sa diaspora, cette attention aux pratiques situées aide à éviter les raccourcis nationaux ou décoratifs.

Poltava, Podolie, Bucovine : apprendre à lire les motifs

Hélène Marchal : Quels indices régionaux sont les plus parlants quand on observe une chemise ?

Halyna Vasylenko : La Poltavie offre un repère particulièrement net avec le « blanc sur blanc ». Le motif ne dépend pas d’un contraste de couleurs : il apparaît par le relief, les jours et la texture du travail. La technique « white-in-white » de Reshetylivka est précisément celle que l’UNESCO inscrit au registre des bonnes pratiques de sauvegarde. Elle demande une observation attentive, car le dessin se révèle autant par la lumière que par la couleur.

La Podolie est souvent associée à des broderies très fournies, parfois visuellement proches d’un tissage. En Bucovine, certains ensembles peuvent réunir soie, laine, perles et éléments métalliques, dans un décor plus riche. Ces descriptions sont utiles pour former l’œil, mais elles ne dessinent pas des frontières closes : une pièce porte parfois des influences, des reprises ou des choix qui rendent nécessaire une attribution prudente.

Hélène Marchal : Les couleurs donnent-elles une identité régionale fiable ? On associe volontiers la vyshyvanka au rouge et au noir.

Halyna Vasylenko : Elles donnent des indications, jamais une formule automatique. Après le blanc sur blanc de Poltava, les Carpates et la Houtsoulie peuvent privilégier des couleurs vives, des bandes denses et des matières variées, comme la laine, le coton, les perles ou les fils métalliques. À Borshchiv, dans la région de Ternopil, les broderies denses, souvent noires et parfois relevées de rouge, constituent une tradition régionale reconnaissable. Elles ne résument pourtant pas la broderie ukrainienne dans son ensemble.

Le couple rouge et noir est aujourd’hui très visible dans certaines images, mais il ne saurait résumer les palettes historiques : bleus, jaunes, verts, violets, fils métalliques ou combinaisons plus sobres composent d’autres possibilités. Un entretien avec une artiste brodeuse peut prolonger cette approche par les gestes et les matériaux, à condition de garder en tête que les pratiques changent d’un lieu à l’autre.

Pour comparer sans figer, voici quatre repères simples :

Région ou ensemble Aspect souvent observé Précaution de lecture
Poltavie Blanc sur blanc, relief, jours et texture La technique de Reshetylivka ne résume pas toutes les pièces de Poltavie
Podolie Décor abondant, parfois proche du tissage La densité ne suffit pas à prouver une provenance
Bucovine Soie, laine, perles et éléments métalliques possibles Les ensembles et les usages peuvent varier localement
Houtsoulie et Carpates Géométrie marquée, couleurs vives, bandes denses Les matériaux et les palettes ne sont pas fixes
Détail d'un linge de lin ancien orné de broderies au point de croix rouges et noires.
Broderie au point de croix sur un linge ancien, détail des motifs géométriques.

Comparer les broderies sans effacer leurs différences

Hélène Marchal : Comment parler des broderies d’Europe de l’Est sans faire disparaître les différences entre pays voisins, et que signifient réellement les motifs ?

Halyna Vasylenko : La première règle consiste à ne pas appeler « européen de l’Est » un style unique. Une chemise brodée peut circuler comme image familière d’un vaste espace, mais l’observation ethnologique part des pièces, des provenances et des usages. Dans le cas ukrainien, les collections du musée national-réserve de la poterie d’Opichnia réunissent plus de 500 chemises traditionnelles provenant notamment de Poltavie, Soumy, Tcherkassy, Kyiv, Tchernihiv, Kharkiv, Ivano-Frankivsk, Ternopil, Lviv, Bucovine et Volhynie. Pour la Biélorussie, la Slovaquie ou la Roumanie, la comparaison est féconde quand elle reste descriptive : on regarde une coupe, la place du décor, la densité des points, la matière et la provenance. Elle devient trompeuse dès qu’elle prétend faire de tous les motifs un vocabulaire identique.

Les losanges, étoiles, arbres, fleurs, oiseaux et motifs géométriques peuvent recevoir des interprétations symboliques, mais celles-ci varient selon les lieux et les périodes. Dire qu’un motif porte nécessairement une signification fixe, par exemple protectrice ou liée à la fertilité, revient souvent à simplifier une histoire plus mobile. Les motifs fréquemment observés dans les traditions ukrainiennes, géométriques, floraux et végétaux, servent d’abord à décrire. L’interprétation demande ensuite une provenance, une date, un contexte de collection et, si possible, une documentation précise.

La transmission dans les familles et au-delà

Hélène Marchal : La broderie se transmet-elle uniquement dans le cadre familial, et comment cette transmission se documente-t-elle ?

Halyna Vasylenko : La famille reste un cadre important de transmission des gestes, mais elle n’est pas le seul. La confection et la transmission ont souvent été associées aux femmes, tandis que les métiers, les ateliers, les marchés, les musées et les productions contemporaines ont aussi fait intervenir d’autres personnes. Il est donc réducteur de décrire la broderie comme une activité exclusivement féminine et domestique : c’est une tradition textile vivante, où les rôles peuvent être variés.

Les schémas de chemises masculines, féminines et enfantines proposés par le musée Ivan-Honchar donnent une idée concrète de cette pluralité. Ils indiquent des provenances régionales, notamment celles de Vinnytsia et de Tcherkassy, et permettent d’observer comment une même pratique touche différents vêtements. Pour le contexte actuel, on peut aussi consulter le site We Are Ukraine et, en France, notre article sur la diaspora russophone et ukrainienne, sans oublier que le vêtement traditionnel demeure lié à des usages et à des histoires locales.

Hélène Marchal : Qu’apporte un rushnyk à cette lecture de la transmission ?

Halyna Vasylenko : Le rushnyk élargit le regard au-delà de la chemise. Cette serviette rituelle fait partie des textiles brodés qui accompagnent l’étude de la vyshyvanka, avec les ceintures, les gilets et les tissus tissés. Le musée Ivan-Honchar conserve notamment un rushnyk de créateur inconnu, daté du début du XXe siècle, sous le numéro d’inventaire КН-781. Cette notice montre l’utilité documentaire des collections : la datation, le numéro d’inventaire et la désignation matérielle permettent d’identifier précisément l’objet.

La transmission n’est pas seulement la répétition fidèle d’un dessin. Elle comprend la connaissance des matières, la manière de compter et de répartir les motifs, mais aussi le choix des formes auxquelles on attache de la valeur. Les pysanky, œufs peints associés à d’autres pratiques décoratives, offrent un voisinage culturel intéressant : l’autre grand art populaire, les pysanky, montre lui aussi combien le décor gagne à être envisagé comme un savoir-faire, et non comme un simple motif isolé.

Table de conservation avec linge brodé ancien, loupe, gants de coton et fils colorés.
Examen d'une pièce textile brodée en salle de conservation.

Musées et collections à visiter

Hélène Marchal : Par quels musées commencer pour découvrir les textiles ukrainiens, et comment préparer une visite ?

Halyna Vasylenko : À Kyiv, le Musée national des arts décoratifs d’Ukraine constitue un point de départ majeur. Ses origines remontent à 1899, avec la création du premier musée public municipal de Kyiv. L’institution devient indépendante en 1964 sous le nom de Musée d’État des arts décoratifs populaires ukrainiens, puis reçoit le statut de musée national en 2010. Une collection vaste permet précisément de faire apparaître les écarts entre objets plutôt que de les effacer : il ne s’agit pas de chercher une pièce qui représenterait tout un pays, mais de comparer des techniques, des époques et des usages.

Le musée Ivan-Honchar est un centre national de la culture populaire situé à Kyiv, au 19, rue Lavrska. Il conserve broderies et rushnyky, et une exposition consacrée aux vêtements traditionnels ukrainiens et criméens y a réuni des pièces de Poltavie, Kyiv, Slobojanchtchyna, Tchernihiv, Polésie, Houtsoulie, Pokoutie, Bucovine, Podolie et Crimée. Les collections d’Opichnia permettent de multiplier les comparaisons, avec un détail de coupe : des chemises de la rive gauche du Dniepr pouvaient être sans col et se fermer avec un cordon, tandis que celles de la rive droite comportaient un col, parfois montant. The Ukrainian Museum, fondé à New York en 1976, ajoute une autre perspective avec plus de 46 000 objets d’art et de patrimoine ukrainiens, dont des textiles brodés et tissés de diverses régions.

Pour préparer une visite, quelques réflexes suffisent :

  • lire l’étiquette entière, notamment la provenance, la date et le matériau ;
  • comparer une chemise avec les autres textiles de la salle, plutôt qu’avec une image isolée ;
  • distinguer une attribution de musée d’une ressemblance stylistique ;
  • observer les parties brodées : col, poignets, poitrine et manches ;
  • noter les mots employés par l’institution pour décrire technique, région et usage.

Regarder une broderie : trois repères concrets

Hélène Marchal : Devant une chemise ancienne, quelle est votre première question, et comment éviter de surinterpréter ce que l’on voit ?

Halyna Vasylenko : Je demande d’abord ce que l’on sait réellement de sa provenance. Une pièce attribuée à la Poltavie, à la Podolie ou à la Bucovine ne se lit pas de la même manière selon que cette attribution repose sur une notice de collection ou sur une simple ressemblance. Une étiquette mentionnant une région, une collection ou un numéro d’inventaire, comme le rushnyk КН-781 du début du XXe siècle, apporte plus qu’une analogie visuelle.

Je regarde ensuite l’objet comme un assemblage, avec trois repères. D’abord la coupe : y a-t-il un col, un col montant ou une ouverture resserrée par un cordon, et où se situe la broderie ? Ensuite la matière : coton, laine, soie, perles et fils métalliques ne produisent ni la même texture ni la même lumière. Enfin la composition : bandes denses, motifs espacés, géométrie marquée, éléments floraux ou végétaux. Il convient de séparer description et explication : on peut décrire une broderie noire dense avec des accents rouges à Borshchiv, sans conclure à un sens unique. Les objets changent, les manières de les présenter évoluent, et le Musée national des arts décoratifs rappelle, de ses collections du XVe au XXIe siècle, qu’il faut se méfier de l’idée d’une tradition immobile. Pour qui souhaite aussi approcher les langues liées à ces patrimoines, les deux langues peuvent fournir des repères utiles, notamment pour distinguer les mots employés autour des objets et des pratiques.

Questions rapides : les idées reçues

Idée reçue : toutes les chemises brodées ukrainiennes sont inscrites à l’UNESCO.

Réalité : la vyshyvanka n’est pas une inscription autonome. L’UNESCO mentionne la technique « white-in-white » de Reshetylivka, une pratique localisée.

Idée reçue : la vyshyvanka se résume au rouge et au noir.

Réalité : ce couple est très visible aujourd’hui, mais bleus, jaunes, verts, violets, fils métalliques ou combinaisons plus sobres existent aussi.

Idée reçue : chaque motif a une signification fixe et universelle.

Réalité : losanges, étoiles, arbres, fleurs et oiseaux reçoivent des interprétations qui varient selon les lieux et les périodes.

Idée reçue : la broderie est une activité exclusivement féminine et domestique.

Réalité : la famille reste un cadre important, mais ateliers, marchés, musées et productions contemporaines ont aussi fait intervenir d’autres personnes.

Idée reçue : un style de broderie permet d’identifier une région avec certitude.

Réalité : les styles régionaux sont des indices utiles. Une provenance documentée est plus solide qu’une ressemblance visuelle.

Les trois choses à retenir

  • Une vyshyvanka n’est ni un uniforme ni un dictionnaire de symboles : c’est une chemise, ou un vêtement, dont les broderies s’inscrivent dans des traditions régionales multiples. La Poltavie du blanc sur blanc, la Podolie aux décors abondants, la Bucovine aux matériaux variés, les Carpates aux compositions géométriques sont des repères, non des cases étanches.
  • Une provenance documentée vaut mieux qu’une ressemblance : étiquette, collection, numéro d’inventaire, date et matériau permettent de nommer une pièce sans la réduire à deux couleurs ou à un motif isolé.
  • Les musées servent à regarder, comparer, dater et nommer : à Kyiv, le musée Ivan-Honchar conserve broderies et rushnyky et le Musée national des arts décoratifs rassemble plus de 80 000 pièces ; à New York, The Ukrainian Museum, fondé en 1976, conserve plus de 46 000 objets.

Questions fréquentes

La vyshyvanka est-elle inscrite à l'UNESCO ?

La vyshyvanka, prise comme ensemble des chemises brodées ukrainiennes, ne figure pas comme inscription autonome sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. L'UNESCO mentionne en revanche la technique de broderie « white-in-white » de Reshetylivka, dans la région de Poltava, au registre des bonnes pratiques de sauvegarde. Cette distinction concerne une technique et une localité précises. Elle ne vaut pas reconnaissance automatique de toutes les chemises brodées ukrainiennes.

Que signifie le mot vyshyvanka ?

Vyshyvanka désigne une chemise ou, plus largement, un vêtement ukrainien orné de broderies. Le mot ukrainien s'écrit вишиванка. La broderie peut apparaître au col, aux poignets, sur la poitrine et sur les manches. Les coupes, les matières, les couleurs et la disposition des motifs varient selon les régions et les traditions locales.

Les motifs permettent-ils d'identifier une région avec certitude ?

Les styles régionaux constituent des indices utiles, mais ils ne permettent pas toujours une attribution certaine. Les collections du musée d'Opichnia documentent des chemises provenant notamment de Poltavie, de Soumy, de Tcherkassy, de Kyiv, de Tchernihiv, de Kharkiv, de Bucovine et de Volhynie. Les échanges, les migrations, les copies commerciales et les transformations des usages peuvent rendre une identification incertaine. Une provenance documentée est donc plus solide qu'une simple ressemblance visuelle.

Où voir des textiles et des broderies ukrainiennes ?

Le Musée national des arts décoratifs d'Ukraine, à Kyiv, conserve plus de 80 000 pièces couvrant les arts décoratifs du XVe siècle au début du XXIe siècle. Ses collections comprennent notamment de la broderie, du tissage, des tapis, de la céramique, de la sculpture sur bois et de l'art du métal. Le musée Ivan-Honchar, également à Kyiv, conserve des objets de culture matérielle et populaire, dont des broderies et des rushnyky. The Ukrainian Museum, fondé à New York en 1976, conserve pour sa part plus de 46 000 objets d'art et de patrimoine ukrainiens.

Quels détails observer sur une chemise brodée ?

Il est utile d'observer d'abord la coupe, notamment la présence ou l'absence de col. Les collections ethnographiques du musée d'Opichnia indiquent que des chemises de la rive gauche du Dniepr pouvaient être dépourvues de col et fermées par un cordon, tandis que celles de la rive droite comportaient un col, parfois montant. Il faut ensuite regarder la densité du décor, les couleurs, les matières et la place des motifs. Enfin, la provenance, l'usage et la date éventuelle de l'objet aident à replacer la pièce dans son histoire.

Bibliographie